Fonds commun et spécificité

Qu’elles soient issues du terroir (beldiyin ou toshabim) ou venues d’Espagne (azmiyin ou meghorashim) les communautés juives ont largement puisé dans la culture marocaine, savante mais surtout populaire. En même temps, les facteurs religieux et une vie communautaire autocentrée ont conféré à leur culture, à leur mode de vie et de penser, des traits spécifiques.

Le Cadre Religieux
Le cadre religieux de la vie privée et de groupe est, évidement, le point de départ de la différence. Comme l’Islam, le Judaïsme est din wa dounia, religion et règle de vie sociale. En tant que religion, sa langue sacrée est l’hébreu, ses références, la Thora et le Talmud.
La culture savante traditionnelle était naturellement d’inspiration religieuse, et le système d’enseignement orienté vers la satisfaction des besoins du culte. La scolarité primaire traditionnelle, encore en vigueur il y a quarante ans, s’apparentait au msid, par les buts et méthodes. Il s’agissait d’apprendre à lire ou réciter les prières, de s’imprégner des fondements du dogme(1). A un degré plus élevé, la Yeshiba formait des lettrés, des ministres de culte, sacrificateurs, notaires (sufrim) et rabbins-juges compétents en matière de statut personnel, mais aussi autrefois pour tout litige entre juifs(2).
Une précision s’impose cependant. La langue d’explication et de discussion de l’enseignement était la langue usuelle. Aussi le Pentateuque était-il traduit, mot pour mot, en arabe (en ladino dans les villes du Nord). On écrivait aussi en arabe des résumés ou des règles précises, en utilisant l’alphabet hébraïque dit «carré» ou son adaptation cursive maghrébine dite «ns-qlâm», avec des règles de transcriptions pour les lettres n’existant pas en hébreu, dites «haser o yater».
Il convient également de noter qu’au niveau des lettrés, la réflexion philosophique s’abreuvait aux sources de la pensée des siècles d’or de la culture arabo-andalouse, en grande partie à travers Maimonide (dont on sait que l’œuvre philosophique fut rédigée en arabe).
Mais - élément de spécificité - la référence générale de la culture rabbinique restait le fonds théologique de la Thora, du Talmud, de l’Histoire sainte, fonds hébraïque qui débordait largement sur tous les aspects de la vie quotidienne, y compris la langue usuelle (emprunts hébraïques).

Influence de L'environnement
La production écrite des rabbins marocains est fort abondante. Littérature hébraïque, pour l’essentiel, elle n’en est pas moins le reflet, sous un angle donné, d’une réalité marocaine, d’une société à dominante arabo-islamique. C’est particulièrement évident dans les écrits juridiques(3). Les recueils de jurisprudence sont une source parlante de renseignements sur les siècles passés dans les domaines de la vie économique, sociale, des coutumes etc… Ils révèlent aussi combien l’environnement peut influer sur la loi mosaïque locale. Après l’arrivée des réfugiés d’Espagne, une longue dispute s’installe entre rabbins immigrés et locaux, notamment à Fès. Le code sépharade finit par être reconnu comme référence, mais en combinaison avec des usages marocains, comme la bigamie, légale jusqu’en 1948.
La production littéraire marocaine en hébreu embrasse d’autres domaines : pensée théologique et cabalistique, chronique, poésie. Elle est partie du patrimoine du judaïsme, mais elle reste inséparable de la culture ambiante, à plus d’un titre. H. Zafrani a montré combien la poésie est redevable aux modèles arabes pour la structure, la rime, le rythme etc… Elle est généralement destinée à être chantée sur un thème de musique andalouse(4).
Dans le vaste domaine de la culture populaire, le fond marocain est bien plus apparent ; mais la spécificité reste marquée. Les deux pôles de la vie sociale se font sentir : la vie économique et professionnelle, les apports multiples avec la société musulmane ouvrent la communauté aux influences régionales et nationales tandis que la vie familiale, culturelle, les institutions communautaires impriment un cachet juif spécifique aux expressions et manifestations culturelles. Dans les campagnes où la cohabitation est plus directe et le poids communautaire moins enveloppant, la spécificité peut être moins marquée.
Le résultat global est un judaïsme typiquement marocain ayant sa propre personnalité même au sein du rite sépharade, avec son minhag (tradition religieuse), sa musique liturgique, ses fêtes et célébrations particulières, son culte des saints, ses moussems (hillulot), ses légendes et, au delà de l’orthodoxie, des superstitions et pratiques magiques.
Tout cela se reflète dans des créations populaires, individuelles ou collectives, dans des domaines allant de la langue à la littérature, à la musique, aux arts appliqués … et à la cuisine.
Célébration de la fête de Souccoth (Fête des Cabanes)
Enfants dans le heder (Ecole religieuse traditionnelle)
Rebbi Shlomo Danan, Grand Rabbin de Fès
Rebbi Yossef Boussidan, Grand Rabbin
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